Nous avons tué la campagne !

Courage, le repas est servi !
De mieux en mieux informés, les consommateurs émettent les plus grands doutes sur le contenu de leurs assiettes. Entre préoccupations sanitaires et désir d’authenticité, entre agriculture biologique  et produits du terroir, un vent nouveau semble souffler sur notre manière de nous alimenter. Profitons-en pour faire un rappel d’une évidence consternante et pourtant tellement oubliée aujourd’hui : pour vivre l’Homme a besoin de boire et de manger ! Mais que mange t-on depuis l’avènement de la grande distribution, présentée au temps de nos grands-mamans comme une libération pour la femme (oui, à l’époque c’était souvent madame qui préparait les repas. Depuis les hommes eux aussi ont enfilé le tablier) et l’opportunité d’un choix de produits bien plus vaste ?

Il est vrai que désormais quand Monsieur et Madame rentrent du travail, après avoir récupéré les enfants à l’école, il suffit d’un saut au supermarché pour rapporter le dîner du soir : une purée déshydratée, quelques saucisses baignant dans un liquide blanchâtre et des desserts lactés aux arômes artificiels et additifs peu ragoûtants. Ce n’est certes pas la bonne cuisine de nos grands-mamans mais c’est une cuisine qui a le mérite d’être rapide. Et par les temps qui courent (et comme ils courent vite maintenant !) c’est tout de même bien appréciable. Car en effet, il manque le temps de faire mijoter, réduire, frissonner viandes, poissons ou légumes dans les faitouts, les casseroles et autres sauteuses ! Ainsi sommes-nous reconnaissant à l’industrie agro-alimentaire de nous donner de quoi nous remplir le ventre, certes mal, mais rapidement. Aussitôt préparé, aussitôt avalé, aussitôt digéré… Je m’arrêterai là.

Finalement conscient que cette alimentation n’est guère plus saine que les farines animales qu’on donnait hier à des ruminants dont on sait qu’ils sont des herbivores, nous tentons d’échapper à cette cuisine en sachets et conserves, trop salée, trop sucrée, trop chimique, trop tout en somme, sauf nutritive et gustative. Certains se tournent alors vers le label « agriculture biologique » de leurs supermarchés préférés. D’autres (ou les mêmes) fréquentent les marchés le samedi matin. D’autres encore choisissent la proximité de petites épiceries familiales ou encore d’AMAP (association pour le maintien de l’agriculture paysanne) et autres produits achetés à la ferme, et de plus en plus de personnes cultivent même quelques tomates, carottes ou poireaux au fond de leur jardin. Mais cette nouvelle manière de faire ses courses reste encore assez marginale et l’essentiel de ce qui se trouve dans nos assiettes chaque jour provient des magasins de la grande distribution.

Mais qu’en est-il donc de cette agriculture qui nous nourrit ?
Depuis une quarantaine d’années le monde paysan a été sacrément secoué. Soumis aux règles du marché, même si celles-ci sont encadrées par des politiques publiques (comme c’est le cas en Europe avec la Politique Agricole Commune), et à des décisions d’aménagement rural pas toujours judicieuses (remembrement dont les impacts environnementaux sont parfois désastreux) on aboutit aujourd’hui à une agriculture à deux vitesses : celle particulièrement intensive des grandes exploitations qui n’a plus grand-chose à voir avec de l’agriculture et celle des petites exploitations qui tentent au prix d’efforts parfois surhumains de ne pas sombrer. Finalement l’agriculture est soumise, comme les autres secteurs de l’économie, aux règles implacables d’un libéralisme totalement débridé, qui conduit à une concentration du secteur entre les mains de quelques uns pendant que la majorité des paysans crève dans l’indifférence générale. Ceci est d’autant plus vrai pour les paysans de l’hémisphère Sud qui se voient dépouillés de leurs terres arables par des  gouvernements corrompus qui les vendent aux multinationales. Mais si la situation est certes dramatique au Sud, elle n’est guère réjouissante au Nord. Les terres cultivables reculent au profit, souvent, de l’urbanisation. Les petites exploitations se meurent, tuées par des intermédiaires qui s’engraissent à la fois sur le dos des producteurs et des consommateurs, et par des politiques agricoles toujours plus contraignantes qui imposent, au nom de la sécurité alimentaire, des normes ruineuses pour les petits paysans, quand elles laissent l’industrie agro-alimentaire bourrer ses produits d’additifs et autres dérivés chimiques  dont on connait les risques pour la santé.

Mais ce modèle agricole est aussi le choix d’une politique et d’une société qui ont préféré l’industrialisation de l’économie puis sa tertiarisation. Le secteur primaire, et ceci s’applique aux économies occidentales, mais aussi aux économies des pays émergents qui se sont engagés sur la voie du libre échange, est devenu le parent pauvre. Alors, on me rétorquera que ce secteur est le bénéficiaire, par exemple en Europe (mais les Etats-Unis procèdent de même) de subventions considérables. C’est vrai. Et heureusement ai-je envie de dire ! Car quand on a offert l’agriculture au marché mondial, on l’a aussi donné en pâture à la fois aux règles du capitalisme mais aussi aux chiens de la finance. Comme on met en concurrence les secteurs secondaire et tertiaire des économies avec les dégâts que l’on sait  (délocalisation, dumping social), on met aussi en concurrence le secteur primaire avec des dégâts aussi dévastateurs. Et cette mise en concurrence ne fait que des perdants dans la paysannerie qu’elle vive au Nord ou au Sud. Les seules grandes gagnantes sont encore et toujours les multinationales et les criminels de la finance car les denrées alimentaires sont aux mains de spéculateurs qui jouent en bourse la vie de millions d’enfants, de femmes et d’hommes en faisant grimper les prix du blé, du riz ou du maïs pour le consommateur tandis que le producteur lui est le dindon de cette triste farce.

La vérité c’est que la paysannerie a été oubliée en chemin. Désormais, on cultive sur d’immenses parcelles de terre polluées, des plantes dopées aux intrants chimiques et autres pesticides pour les besoins d’une industrie agro-alimentaire, qui offre à des consommateurs aussi gloutons que dépourvus de sensibilité gustative, des aliments aux qualités nutritionnelles plus que douteuses, quand leur composition n’est pas également néfaste pour la santé. Sous prétexte de nourrir le monde on a choisi une agriculture intensive destructrice des sols, et pendant qu’au Nord l’obésité galopante fait la joie de l’industrie pharmaceutique, qui peut ainsi engranger les profits grâce aux nombreuses maladies que les problèmes de surpoids déclenchent (diabète, hypertension artérielle, cholestérol, certains cancers…) au sud on crève de faim !

Le retour à la terre ?
Nos contemporains donc, de plus en plus conscients que le contenu de leur assiette n’a finalement rien à envier aux petits plats à l’arsenic de Madame Bovary, se penchent sur l’agriculture, sa vie et ses mystères. Ils réclament du sain, du bio, du frais, du bon. Mais savent-ils seulement comment on le produit ce bien-être alimentaire ? La plupart d’entre eux n’en sait rien !

Avant toute chose, pour cultiver la terre il faut des hommes et des femmes. Si l’agriculture intensive a besoin de machines et d’esprit de compétition, l’agriculture extensive, elle, a besoin de bras et d’âme. Mais dans cette nouvelle société du profit et des signes extérieurs de richesse, dans ce nouveau monde qui court après le temps sans plus jamais en avoir assez, dans cette vision distanciée de l’essentiel y a-t-il encore suffisamment d’hommes et de femmes pour vouloir mettre les mains dans les entrailles de la terre ? Si le métier de paysan est sans doute, et malgré tout ce qu’on a pu le dénigrer en réduisant ses praticiens à des rustres sans éducation ni instruction, le plus noble qui puisse être, il est aussi  l’un des plus durs. Le travail extensif de la terre réclame temps, patience et courage. Plus qu’un métier c’est un art de vivre, une harmonie retrouvée entre l’homme, l’animal et la Nature. Une agriculture saine et respectueuse de l’environnement et des Hommes c’est une agriculture qui produit mieux mais moins. C’est une agriculture locale et de saison qui produit des tomates en été et des poireaux en hiver. C’est une agriculture qui n’obéit plus à des calibres géométriques aussi standardisés que stupides. Ce sont ainsi des pommes aux formes parfois improbables tantôt cabossées, tantôt allongées. C’est en somme une nature différenciée ! C’est une agriculture qui produit une alimentation aux qualités nutritives plus élevées mais en quantité moindre. C’est donc en bout de chaîne une agriculture qui nécessite de repenser nos habitudes de consommation. C’est consommer moins mais mieux. C’est avoir des produits de qualité mais un choix plus restreint. C’est là encore l’adoption d’un autre mode de vie qui fait la part plus belle à l’éthique rejetant les principes d’abondance mortifère pour s’ouvrir à la sobriété, que certains exégètes de cette agriculture et de la vie qui l’accompagne, disent heureuse.

C’est donc avant même de songer à demander à nos agriculteurs, espèce en voie de disparition, la « moralisation » de leurs pratiques par l’avènement d’une autre manière de cultiver la terre, un changement profond et individuel qui commutera chaque consommateur en être humain choisissant de se nourrir pour vivre et s’épanouir, et non plus remplir sa machine biologique pour la faire avancer comme on remplit le réservoir de sa voiture.  C’est aussi réhabiliter la ruralité afin que la jeunesse de demain ait envie de cultiver la terre, et que la vie paysanne ne soit plus une image d’Epinal poussiéreuse, mais bel et bien un mode de vie à part entière qui ne soit pas traitée avec mépris. C’est donc l’engagement de politiques publiques volontaires qui cessent de tout ramener sur la ville en supprimant un à un les services publics des campagnes. C’est, à l’heure où on parle de ré-industrialisation pour faire face à la crise et l’augmentation terrifiante du chômage, des décisions fortes tendant à redonner au secteur primaire un vrai souffle en le regardant avec déférence et bienveillance. C’est enfin se souvenir que le métier de paysan est le plus vieux métier du monde car faut-il encore le rappeler ? Pour vivre l’homme a besoin de manger !

Une vieille sagesse amérindienne dit ceci : « Lorsque l’homme blanc aura tué le dernier animal, coupé le dernier arbre et empoisonné la dernière rivière, c’est seulement là qu’il réalisera que l’argent ne se mange pas. ». Espérons donc que les Hommes ouvriront les yeux avant qu’il ne soit trop tard.

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2 réponses à “Nous avons tué la campagne !

  1. J’encourage, j’approuve, je soutiens et j’appelle à la résistance !

    Et je profite d’ailleurs de cette opportunité que vous m’offrez par ce commentaire pour rappeler combien la loi du 28 novembre 2011, votée par une assemblée nationale traîtresse sur les certificats d’obtention végétale, est scandaleuse car contraire à l’intérêt général et contraire à l’éthique ! Par ce texte les représentants du peuple offrent à l’industrie semencière le patrimoine végétal, c’est à dire un monde du vivant, fruit de milliers d’année d’agriculture, patrimoine commun de l’humanité !

    Je suggère donc à tous ceux qui pensent que la souveraineté alimentaire est une question cruciale de lutter aux cotés des paysans qui sont déjà entrés en résistance !

    Cette vidéo dénonce bien cette situation :

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