Dialogue de sourds

 

–          Alors Seb, t’as trouvé du boulot ?

–          Ben tout dépend de c’que t’entends par « boulot ».

–          Comment ça c’que j’entends par boulot. Ben du taf quoi, un truc qui te ramène un salaire à la fin du mois pour payer le loyer, la bouffe, les factures, les loisirs. Un boulot quoi ! Y’a pas 15 000 définitions du mot « boulot ».

–          Alors là, tu vois Ludo, j’suis pas d’accord avec toi. Tu fais quoi toi déjà ?

–          Ben tu le sais bien,  je suis vendeur chez Butorama.

–          Et tu vends quoi déjà comme produits hyper utiles et indispensables ?

–          Télés,  lecteurs DVD,  caméscopes, lecteurs MP3… Mais enfin tu le sais bien que j’bosse au rayon «image et son ». Putain tu joues à quoi ? T’as décidé d’être chiant ce soir ?

–          Non, penses-tu ! Loin de moi cette idée. Bon, en fait, hier j’avais rendez-vous avec la directrice d’une maison de retraite. Je lui ai présenté mon spectacle de clown et ça lui a bien plu. Elle m’a proposé de revenir mardi prochain pour une animation avec les pensionnaires, et si tout se passe bien, il y aura sans doute d’autres interventions.

–          Mais c’est génial ça ! Bon, y faudrait qu’ tu trouves d’autres missions dans ce genre là parce que c’est pas avec ça qu’ tu vas gagner ta vie. Mais bon c’est déjà ça. Et d’ailleurs ils te payent combien ?

–          Hein ? euh… non non ils n’ont pas de budget pour ce genre d’intervention. C’est bénévole.

–          Tu déconnes ?

–          Ben non. Mais tu sais la vieillesse, l’éducation, la santé, la culture… enfin tous ces trucs c’est pas rentable, ça crée pas de richesses, c’est pas coté en bourses. Bref, ça rapporte pas, pire ça coute, alors c’est le service minimum qui est assuré et payé. Pour le reste ben on compte sur le bénévolat.

–          Oh les rats !  t’as refusé donc ?

–          Ben non pourquoi ?

–          Mais t’es vraiment con toi ! Si c’est pas payé… !

–          Oh tu sais j’ai pas de gros besoins moi, et avec mon RSA, ça va je m’en sors.

–          Ouais, enfin, moi ça m’fait mal au cul d’ payer des impôts pour que des mecs comme toi se la coulent douce au RSA.

–          Ben, c’est vrai qu’on a la chance avec les copains de pouvoir partager une grande maison au Hameau Fleuri. Pierre est en train de se pencher sur la question énergétique pour qu’on puisse fabriquer nous-mêmes notre électricité. Avec le bois qu’on a coupé, on a de quoi se chauffer tout l’hiver et même plus. La saison a été excellente. On a bien bossé cet été ; du coup on a des conserves de fruits, de légumes et de confitures pour un régiment. Magali a trouvé deux chèvres pour trois fois rien. Le paysan nous les a laissées et en contrepartie Simon va l’aider à réparer le toit de son écurie. Bref, on a tout c’qui faut.

–          Ah oui c’est vrai c’est Woodstock chez toi !

–          Ah ben tiens puisque tu parles de ça, t’es libre ce soir ? On  fait une soirée à la maison. Pierre a des potes musicos qui sont de passage. On va se faire une petite bouffe et puis après place à l’impro et au spectacle. Lisa nous présentera aussi ses contes.

–          Oh ! tu sais moi, vos trucs de babos, bof ! Non, et puis j’me suis acheté « Into the Wild » lundi. J’ai pas encore pris le temps de le regarder. J’ai bossé comme un con toute la semaine et depuis le temps que je voulais le voir ce film. Putain sur mon home cinema Blu Ray ça va déchirer ! Mais si tu veux dimanche j’passe te voir dans ta cambrousse histoire de prendre un peu l’air.

–          Ok, si tu veux. Mais dimanche on bosse sur le chantier de la maison en terre-paille qu’on est en train de construire au hameau pour Agathe, Luc et Mélanie qui nous ont rejoint y’a trois mois. Mais pas d’ soucis, viens ! Tu pourras nous aider. Ca peut être sympa.

–          Putain, je bosse toute la semaine, j’vais pas remettre ça le dimanche ! C’est quoi ces conneries aussi de bosser le dimanche ?! Vous pouvez pas vous poser comme tout le monde ?

–          Eh ouais Ludo,  on est peut-être des babos comme tu dis, mais on bosse pas comme des cons à vendre des conneries toute la semaine, pour gagner un salaire pour acheter les mêmes conneries le week-end. On bosse pour fabriquer notre vie et la vivre. On bosse pour essayer d’inventer un commun ensemble. Alors toi ça te fait peut-être chier de payer des impôts pour mon RSA. Mais en attendant, moi ça me fait chier de savoir qu’on exploite des gens, et notamment des enfants, pour que tu puisses vendre tes gadgets électroniques de merde qu’on ne sait même pas recycler et quand on le sait qu’on fait recycler par des gosses qui vivent  dans la misère ! Et puis,   je demande à voir lequel de nos deux modes de vie coûte le plus cher à la société, en temps, en atteinte à l’environnement, à la dignité humaine, et aussi en monnaie sonnante et trébuchante puisque c’est la seule valeur qui semble trouver grâce à tes yeux !

–          Euh…

–         Allez vieux ! Amuse-toi bien ! Tu vas voir « Into the Wild »… super beau film. J’suis pas certain que tu comprennes tout. Mais au moins ça t’permettra de voir de beaux paysages.

 

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Publicités

2 réponses à “Dialogue de sourds

  1. Le début est assez amusant. Mais le coté écolo radical –  » back to the trees » – donneur de leçon est plus que pesant. L’idéologie quelle qu’elle soit est nuisible.

  2. Etrange, parce que les donneurs de leçon aujourd’hui, je les vois bien plus dans les rangs de cette société bien pensante qui veut nous vendre du travailler plus pour gagner plus, donc pour consommer plus, donc pour exploiter plus, donc pour détruire plus, donc pour asservir plus, que dans les rangs d’une minorité qu’on marginalise parce qu’elle préfère s’éloigner du système pour créer son propre mode de développement. Aujourd’hui ceux qu’on stigmatise, qu’on traite en paria ce sont bien les bénéficiaires des minimas sociaux (ces fainéants inutiles à la société qu’il faut remettre dare-dare au boulot), les chômeurs (même combat, parasites ceux là aussi), les sans-logis (alors eux en plus de ne servir à rien, ils nous gâchent le paysage, et puis ils sont sales et ils puent !). Quant aux décroissants, ce sont tout simplement des hérétiques, des fous qui méritent juste d’être enfermés dans des asiles.

    Ce texte n’a pas pour but de donner des leçons, ni d’inviter à aller vivre au fond des bois. Ce texte souhaite, bien modestement, inviter à la réflexion en se demandant si le plus « nuisible », celui qui « coute le plus cher à la société » (« Mais en attendant, je demande à voir lequel de nos deux modes de vie coûte le plus cher à la société, en temps, en atteinte à l’environnement, à l’humanité, et aussi en monnaie puisque c’est la seule valeur qui semble trouver grâce à tes yeux ! « ) est celui qui participe et nourrit le système (et qu’on nous expose en modèle. Le brave père de famille qui se lève tôt pour aller au bureau ou à l’usine, qui fait ses courses au supermarché le samedi et a un écran plat dans son salon, qui paye ses impôts pour payer des services publics de moins en moins publics et ces salauds de pauvres et marginaux de tout poil qui sont payés à rien foutre) ou celui qui cherche à s’extraire du système pour inventer un autre paradigme (et qu’on traite en doux rêveur, quand on reste dans une certaine bienveillance, mais en dangereux extrémiste quand on sent bien qu’il est possible que ces individus interpellent et amènent leur semblable à une réflexion susceptible de changer l’ordre établi).

    Ces deux personnages sont évidemment des caricatures (quoique des Seb et des Ludo il y en a dans la vie, même s’ils ne constituent pas une majorité). Mais la caricature passe peut-être mieux via le dessin que via le texte écrit.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s