Cachez cette misère que je ne saurais voir !

Quand arrive la belle saison du touriste qui vient dépenser son argent aux terrasses des cafés, dans les boutiques et les restaurants, vient aussi le temps de l’arrêté municipal interdisant la mendicité en centre-ville. C’est que la misère est sale. Et puis elle fait peine à voir. Elle risquerait de déprimer le vacancier de juillet qui a tant besoin d’oublier le stress accumulé dans son open space ou derrière ses vitres climatisées. Et puis soyons honnête, le pauvre jure dans ce décor apprêté pour les besoins de l’été. Le pauvre est vilain, mal fagoté. Parfois il sent mauvais. Sans compter qu’il peut être agressif quand il est imbibé. Eh oui ! Le pauvre boit ! Le pauvre n’a pas un sou mais le peu qu’il mendie il le dépense en vinasse bon marché. Alors quand vient l’été le pauvre est prié de s’en aller plus loin, comme ces indigents des temps moyenâgeux qu’on exilait en bordure de la ville et qu’on logeait dans des établissements aussi crasseux que leur misère.

Mais voilà venue la froide saison, celle qui glace le sang dans les membres fatigués d’errer. Le vacancier est parti depuis longtemps maintenant, le pauvre a de nouveau droit de cité. Mais dans certaines de ces villes il devra se faire discret car un nouvel arrêté a vu le jour, lui interdisant de fouiller dans les poubelles. Un élan au secours de la dignité ? Car enfin, un homme, une femme cherchant quelque nourriture au milieu des ordures, n’est-ce pas dégradant pour l’être humain qu’il est ? Illusoire espoir ! Ce n’est point la dignité qu’on cherche à restaurer, c’est l’image de la cité qu’on veut préserver. De pauvres créatures, le visage vide, les yeux cernés jusqu’à des joues creusées, voilà bien un spectacle de désolation que la bonne société ne veut pas avoir à regarder. La misère effraie. Mais surtout, la misère fait fuir. Vous comprenez, le consommateur n’aime pas trouver sur son passage quelque mendiant gâchant sa promenade. Alors si en plus il a la tête penchée au dessus d’une poubelle, mais c’est à vous couper l’envie de dépenser. Non, décidément non ! On ne peut, en pays civilisé, tolérer qu’il soit ainsi porté une atteinte si flagrante au devoir de consommer !

Pauvres gens, gueux et miséreux, veuillez circuler !

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