Chômeuse à vendre

Chronique d’un recrutement

Cela faisait bien vingt minutes que nous évoquions mon parcours professionnel. Je tentais avec plus ou moins de réussite de mettre de la cohérence là où il n’y avait que dispersion. Un CDD par ci, un autre par là. Une mission d’intérim ici, six mois de chômage là. Non je ne suis pas instable. C’est le marché du travail qui l’est, et je m’adapte à lui. Je ne fais plus de projets depuis bien longtemps déjà. Il paraît que vivre c’est vivre l’instant présent. Alors dans ce cas je vis pleinement puisque je ne sais jamais de quoi demain sera fait.

Dès que je suis entrée elle m’a dévisagée et scrutée de la tête aux pieds comme on jauge une volaille sur le marché. Ma jupe était-elle bien assortie à mon chemisier ? Mes chaussures étaient-elles suffisamment cirées ? Mon rouge à lèvres s’accordait-il à ma tenue ? Bref, est-ce que je présentais bien ? J’ai toujours le sentiment d’être en représentation quand je passe un entretien d’embauche. Je pèse chaque mot, mesure chaque geste. Je mens en toute conscience, impunément. De toute façon nous savons, elle et moi, que nous jouons, que nous nous donnons la réplique. Je sais qu’il y a des mots qu’on ne dit pas. Et elle sait que ces mots là je les connais. Chercheur d’un emploi ça devient un métier, et plus on a cherché, plus on est rôdé.

Oui, je suis une chercheuse d’emploi. Chercheuse et non demandeuse. En effet, je ne demande rien moi. Je cherche un emploi parce qu’il faut bien payer le loyer et les factures, et puis manger aussi. Voilà bien longtemps que j’ai fait le deuil d’un travail aimé. D’ailleurs si je l’aimais je ne l’appellerais pas travail, mais passion, loisir, plaisir. Et puis je suis bien consciente que nombre d’activités humaines indispensables à la vie en société n’ont rien de réjouissant. Sinon j’imagine que nous serions tous astronautes, danseuses étoiles, clowns ou auteurs de BD. Mais de là à ce que l’inadéquation entre les aspirations personnelles et les activités professionnelles soit à ce point !

Alors voilà je cherche. Je cherche et je vends quelques aptitudes intellectuelles et physiques  pour quelques milliers d’Euros. Et comme nous sommes très nombreux à chercher et à nous vendre j’accepte de faire le dos rond. J’accepte toutes ces petites humiliations qui, renouvelées et mises bout à bout, ont parfois raison de ma raison. La première de ces humiliations c’est certainement cette infantilisation dont sont friands les recruteurs. Je me souviens, quand j’étais petite fille je rêvais d’être grande, parce que je pensais que les grands avaient le pouvoir sur leur vie, qu’ils étaient libres de faire ce qui leur plaisait, quand ça leur plaisait.  En fait, je réalise aujourd’hui que les contraintes de l’enfance ne sont qu’un avant-goût de ce qui nous attend une fois adultes.

Elle finit par me demander mes prétentions, prenant soin de me préciser que, compte tenu de la conjoncture, il est peu probable que l’entreprise souhaite aller au-delà de la rémunération qu’elle a pris soin d’indiquer dans l’annonce. C’est une façon polie de me rappeler que si j’en demande plus, il y aura bien une autre candidate pour accepter ce que l’offre propose, et qu’en réalité la seule bonne réponse est contenue dans l’annonce. Je m’incline. Que puis-je faire d’autre de toute façon ? J’ai besoin de ce travail. Elle m’explique enfin que je serai recontactée la semaine prochaine certainement pour rencontrer le directeur de l’entreprise. Et nous recommencerons la même scène, les mêmes répliques. Je porterai peut-être la même jupe et le même chemisier. J’aurai sans doute la même paire de chaussures. Et j’aurai bien sûr le même sourire aimable et présentable.

© Tous droits réservés – Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur.

Publicités

7 réponses à “Chômeuse à vendre

  1. Très jolie texte pour traduire la froideur et la cruauté du sacro-saint « marché du travail » qui n’est en fait qu’un système planétaire d’esclavage et de prostitution sociale. Un jour nous surpasserons cette humiliation la tête et les épaules bien droite. :o)

  2. La plume masquée ! Ah ! Comme ce nom me plait !

    Pour répondre à votre question, ma « passion-travail » c’est ce que je fais actuellement, ce que je commence à réaliser depuis peu, en espérant le faire grandir et évoluer. C’est écrire, offrir une vision du monde, sensible, sans concession, tantôt terriblement sombre (mais lucide il me semble), tantôt chargée d’espoir et de vie (parce que l’humanité est capable, aussi, de réalisations merveilleuses).

    Et puis c’est lire aussi, offrir le texte à l’oreille. Mais pas seulement à l’oreille, à l’être tout entier, de la pointe des neurones jusqu’au bout des doigts de pieds ! Car la lecture à voix haute est bien plus, je crois, qu’une simple restitution de texte. C’est donner vie à l’écrit, c’est faire battre son pouls.

  3. Hello Emma.

    Très touché par votre article. Sincèrement.

    Je suis arrivé là un peu par hasard, comme souvent dans mes lectures tardives. Et, par ce texte, j’ai vécu comme un brusque retour en arrière… On aurait dit moi, sans toutefois la jupe et le rose à lèvres… puisque je suis un homme.

    Même parcours, même comiquo-tragédie. Mais pour moi, depuis, les choses ont changé.

    Je vous fais cet honneur, Emma. C’est la première fois depuis au moins 10 ans que je m’exprime sur le sujet de manière publique, car, en me lisant vous comprendrez que ce n’est pas simple comme bonjour de raviver tout ça, même par écrit.

    Avant je travaillais. Disons que j’ai travaillé. J’ai aimé travailler ! A des choses sans intérêt pour moi. Compter l’argent des autres, mouais bof-bof ! Mais voilà, oui, j’ai aimé travailler. Métro, boulot, dodo, ces règles du jeu me convenaient. Puis j’ai longtemps chômé, j’ai rmisé. Un mot néologique pour dire que j’ai surtout pris la poussière et l’odeur de la misère…

    Enfin… un jour, je me suis éveillé, telle la marmotte au sortir de l’hiver, telle la belle au bois dormant… mais je vous rassure, ceci avec une barbe !

    Bé non, je plaisante, évidemment… Le réveil ne fut pas si doux et pas si romanesque. Il m’a plutôt fait l’effet d’un coup de poêle à frire balancée à vive allure en travers de la gueule. Rapide et surtout brutal.

    Donc, il fut un jour où j’ai fini par céder à la facilité, à l’abandon, puisque c’est sans doute finalement l’effet recherché par nos Grandes Têtes de la politique qui, en matière de chômage, ont bien tous compris depuis longtemps que 1 + 1 = 11, et pas autre chose… (Comme 2 par exemple. Mais non, ça serait trop simple)

    Oui, malgré de très nombreux efforts quotidiens pour tenter de m’intégrer à la société du travail en temps qu’équivalent réel et tangible de Sylvain Muller – héros comptant de Caméra Café – je n’ai hélas pas réussi à séduire un quelconque recruteur qui, à ma personne dévouée en CDI, a souvent préféré un stagiaire gratuit. Il faut dire que j’en ai bouffé du bilan de compétence, de l’entretien d’embauche, du CV bricolé sous Word, du cul de timbre poste léché et du trajet jusqu’à très loin pour m’entendre dire que, non, finalement je ne pouvais pas faire l’affaire.

    Trêve d’emphase pour rire… (je me laisse aller ce soir !) Bref, un jour j’ai pris un autre chemin. Colère plantée au coeur, dégoût abyssal d’un système absolument inique. J’ai balancé tout mon barda de CV et autres lettres de (re)motivation au feu, tout mes dossiers en fait. Je me suis assis devant la cheminée et j’ai regardé tout ça roussir lentement, puis brûler dans de longues flammes dorées aussi vivement qu’un danseur de Flamenco sous le soleil vertical de l’Espagne. (Olé !…)

    Dès lors, la suite fut plus Rock n’ Roll. Je n’ai aucune honte à le dire, pour vivre, je me suis mis à trafiquer. Quoi ? Ca, je le garde pour moi. Désolé. Mais oui, j’ai trafiqué pour ne plus avoir besoin de vivre d’une allocation, d’un minima, d’une misère concédée en échange d’un silence de bon citoyen et d’un bulletin de vote utile qu’en période électorale.

    Je ne fais là aucune apologie de l’illicite, mais oui, je me dois de le reconnaitre. Même si mes revenus n’étaient pas énormes (1300 € au début), j’ai quand même pu vivre décemment, me refaire par exemple ma garde-robe (je ne sais pas comment on dit pour un homme) puisque je ne n’avais même plus une fringue sortable. J’ai mangé à ma faim, sans compter que j’ai pu aussi nourrir ma petite famille. Ha oui, parce que je n’ai pas précisé ce détail au début de mon récit, mais c’est bien la crainte intestine de voir mes gosses en haillons à la rue qui m’a poussé sans vergogne à sauter le pas, sans quoi – oui j’avoue – je n’aurais surement jamais remisé mon honnêteté au placard. Seul avec deux bouches à nourrir – puisque madame est partie «s’éclater au Sénégal» – quelle solution reste-t-il quand votre profil n’attire aucun chef d’entreprise et que votre dossier ANPE ne sert finalement que de torche-fesses à des agents de placement dépourvus de sens humain ? Les champs du possible sont minces.

    Aujourd’hui, comment ça va ? Et bien, ça va bien. Plus de trafic et de magouillage. Je suis sorti de tout ça sans la moindre égratignure et devinez quoi… Je viens d’embaucher un jeune sans emploi il y a quatre mois. C’est tout frais ! Il est évidemment déclaré, il va très prochainement passer son permis B grâce à ses émoluments et moi, de mon côté, je galère beaucoup moins pour travailler à ce que j’aime. Un vrai métier quoi, un truc passionnant ! Qui rapporte moins que les combines, certes, mais qui me permet de renouer définitivement avec le bien-être, la face claire et la croissance.

    Voilà pour l’essentiel. Je pourrais en dire encore plus, oui, mais je vais m’abstenir. Je ne voudrais surtout pas que mon récit face de l’ombre à celui de la maitresse des lieux, cette jolie Emma que je respecte pour son goûts et ses talents d’écriture.

    A bientôt Emma, je reviendrais vous lire.

  4. Le hasard vous a mené jusqu’ici dites-vous. Eh bien j’ai envie de vous dire « bienvenu ! Et merci ! ». La plus belle récompense pour qui écrit c’est celle que vous m’offrez à travers ce commentaire comme une longue lettre qui m’est adressée. Car si mon article vous a touché, sachez que cette lettre m’a également profondément touchée.
    Alors je vous dis à très bientôt au monde des mots.

  5. cela me rappelle un très bon livre qui décrit avec beaucoup de pudeur mais aussi de réalisme la descente aux enfers d’une personne qui pourrait être vous, moi (homme ou femme) : un hiver avec Baudelaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s